mardi 4 mars 2008

Mon frangin


Je parle beaucoup de mon père (et franchement, comme lecture réjouissante, y a mieux), de ma mère (par ci par là) et très peu de mon frère. Pourquoi? J'en sais rien. C'est une façon de le protéger, mon "petit frère" (c'est lui l'aîné, de cinq ans, mais les rôles se sont inversés... allez comprendre...)...
Il a été là avant moi, donc il a connu notre père bien davantage. Et dans de meilleures conditions. L'alcool était moins dévastateur avant ma naisssance... mes parents vivaient chez mon grand-père et ma grand-mère (ils avaient fauté avant le mariage, ils étaient bien jeunes!!!...)... le grand-père menait tout le monde à la baguette, mon père y compris. Tout tournait rond. Une petite taloche derrière la nuque, un petit avertissemnt du style "tu touches pas un cheveu de ma fille sinon tu prends la porte"... suffisaient à faire de mon père un homme sobre. En apparence. Mais sobre.
Le grand-père a eu un infarctus en 1968. La belle aubaine. Je suis née en 1969. Mon père a pris "sa" famille sous le bras et a déménagé... le calvaire a alors pu commencé... lentement, mais sûrement...

Mon frère était adoré par mon père. Jamais il n'était question de le blesser moralement, de le rabaisser, de le punir. Il était tout puissant. Cela n'a absolument pas créer de tensions entre mon frère et moi. Je n'étais pas jalouse de sa place de favori. Je ne voulais pas d'un père à cette image. Non. J'avais fait une croix dessus. Mon frère avait eu l'intelligence de me materner, beaucoup, de s'occuper de moi. Il préférait m'amener jouer dans le quartier avec lui, au risque de me traîner comme un boulet, petite chialeuse que j'étais. Il ne rechignait pas. Il préférait me savoir dehors, à me ramasser les dents sur le bitume avec mon vélo sans freins, à m'écorcher les genoux avec mes patins à roulettes en ferraille qui dépassaient de mon bout de pieds (car on avait perdu la vis de serrage pour fixer la pointure)... j'étais la reine des accidents domestiques... mais c'était toujours mieux que d'affronter mon père chaque soir de ma vie....

En 1978, quand mon frère a arrêté le bras décharné de ma mère, incapable de s'arrêter dans ses coups meurtriers, quelque chose s'est cassé en lui... à jamais... il a sauvé son père... de la mort... ma mère aurait fini par le tuer... mais il ne s'est pas sauvé "lui". Il a probablement vu la scène sous un autre angle que moi, avec des sentiments différents... je ne sais pas... nous n'en parlons jamais... nous ne pouvons pas... seuls nos yeux parlent de cette soirée où notre âme d'enfant s'est brisée à jamais... perdue... écoeurée... quand nos proches en discutent avec ma mère, lors de réunions familiales, pour dire entre eux "tu crois pas que Véro et Christian, ils s'en sont bien sortis avec ce qu'il ont vu ce jour là????" Nos regards se croisent, nos mains tremblent, mais aucun son ne sort... comme le soir du drame... où aucune voix ne sortait plus... je me souviens avoir vu mon frère pleurer sur l'épaule de ma mère, pleine de sang, le couteau encore dans ses mains... en répétant "qu'est-ce qu'on va devenir, il va mourir... qu'est-ce qu'on a fait..."... Moi j'étais plantée devant mon père et je ne le quittais pas des yeux... je pense que la vue des organes m'anesthésiaient complètement... j'étais incapable d'analyser ce que je voyais sortir de lui... Une voisine de pallier est venue m'empoigner et me cacher les yeux, bien trop tard... mais je l'entends encore dire à son mari qui était derrière elle "Oh mon Dieu, la petite a tout vu..."...

J'ai réussi à surpasser ce que j'avais vu. J'en suis persuadée. J'avais neuf ans lors des faits mais j'ai occulté beaucoup de choses. Pour avancer. Mon frère avait quatorze ans. Il n'a rien occulté du tout. Jamais.
La logique aurait voulu que je sombre et pas lui. Mais il en a été autrement. J'ai commencé à me libérer du poids de mon père à partir de ce moment-là... Mon frère lui a perdu toute sa joie de vivre, sa confiance en l'humain, en ce qu'il a de bon.

Mon frère a 44 ans bientôt. Il est célibataire. Il vit à Paris. Il est fonctionnaire. Lui aussi.
Jamais il n'aura d'enfants. Il n'en veut pas. A quoi bon? Pour être un père comme le sien? Absent? Non, autant ne pas fonder une famille.
Une femme? Il n'en a pas. Il la rêve, l'idéalise. Mais ne la trouve pas. Elle doit être à l'image de la mère si forte que nous avons eu. Elle doit le prendre avec son âme d'enfant brisé. Tout s'est arrêté pour lui à quatorze ans. Il n'a jamais bougé de là depuis. C'est donc un adulescent... qui ne veut pas grandir. Il le dit tout le temps. Il ne veut pas vieillir. Il a trop de choses à faire. Et puis on lui a volé son enfance, il n'en démord pas. Les quatorze premières années de sa vie. Il les veut. Il les attend. Elles doivent être à la hauteur du préjudice subi. Jamais il ne doit souffrir à nouveau. Sa loi "personnelle" le lui interdit. Il est comme ça, intolérant face à la vie. Il la guète, la toise. Lui ordonne de ne lui amener que des belles choses. Alors il reste seul, sans soucis... c'est la meilleure solution pour ne pas prendre de responsabilités. Et pour contourner la réalité.

Je suis à des années lumières de ce raisonnement. Je ne considère pas qu'on me doive quoique ce soit. Je me dois juste à moi-même de ne pas faire de mauvais choix, si possible. Car chaque jour compte. Mais j'accepte les règles du jeu. Celles de la vie qui distribuent son lot de drames même si on en a déjà connus... je n'ai aucun privilège. Même avec l'enfance que j'ai eue. Je n'ai aucune étiquette sur le front avec la mention "Ne pas embêter la jeune dame, elle a assez ramassé de baffes, stop"... non... certains avancent dans la vie et ils ne leur arrivent jamais rien. Tant mieux. C'est le destin. Mon frère hurle à l'injustice. Moi je lui réponds que c'est la vie..

J'aimerais le voir s'adoucir et se confronter au fait qu'il n'est pas intouchable. Mais on ne peut pas dialoguer. Avec tout l'amour que l'on se porte, on passe au dessus de nos divergences. Mais j'en souffre. Pourquoi ce refus d'avancer, de prendre la vie comme elle est??? Je ne le comprends pas. Des fois il me fait peur. Presqu'autant que mon père. mais pour d'autres raisons.

Nous discutions dernièrement de sa petite vie de parisien... qui sort tard, rentre à pieds en plein 18ème de chez ses pôtes... part bosser à 5H du mat... prend le premier métro... il me disait qu'il croisait souvent le matin les fêtards, les "sorties de boîte"... à moitié affalés sur les bancs du métro... alors que lui arborait son petit uniforme de fonctionnaire, prêt à embaucher... nickel... on lui demandait souvent des clopes (il ne fume pas), ou si il avait un portable... un MP3... mon frère est quelqu'un de serviable, de gentil... mais ce qui est à lui, est à lui... il part du principe qu'on ne doit pas lui prendre ce qui lui appartient... cela fait partie de ce que j'appelle son côté borné et trop rationnel...
Une fois, quelqu'un a sorti un cutter, lui a tailladé l'oreille et s'est barré avec je ne sais plus quoi... son porte-feuille je crois... il était plus jeune... il n'avait pas vu le vent venir... mais il n'a pas digéré...
Il me disait donc que si les nombreux fêtards qu'il croise le matin tentaient de lui piquer son téléphone ou son fric, il ne se laisserait pas faire... comme ce fameux jour où on lui a bléssé l'oreille...
Moi, je suis peureuse. Je n'apporte aucune valeur au matériel. Ca se remplace. Je file tout.
Nous avons eu un dialogue de "sourds", encore une fois...

Moi : "J'espère que si on t'agresse sur le quai, à 5h du mat, alors qu'il n'y a que eux et toi, tu files ton téléphone et tu te tires!!!???"

Lui : "Alors sûrement pas, c'est MON téléphone!!!"

Moi : "Et alors, je t'en payerai un autre, on s'en fout du téléphone!!! Voyons, de nos jours, on te plante pour un MP3 alors joue pas au héros, merde!!!"

Lui "Mais je suis un héros!"

(Je pense alors "C'était il y a longtemps, tu as sauvé notre père... c'est loin... c'est fini... passe à autre chose..."

Moi : "Arrête tes conneries, tu donnes et tu laisses tomber"

Lui : "Non, je sais me défendre"

'je pense "ça je le sais, on dirait notre père quand tu t'énerves..."

Moi : "Justement, tu as assimilé la violence qu'on a vécu comme mode de fonctionnement. C'est une erreur."

Lui "Non je ne suis pas d'accord. Si quelqu'un veut mon téléphone, et m'oblige, je me défends. Il doit respecter la loi."

Fin du dialogue....

Je sais trop combien il est nerveux, et complètement irréaliste sur la vision de la loi chez certains individus. Mon frère est quelqu'un que j'aime énormément. Mais sa vision des choses me fait peur. Il en souffre, paraît tout droit débarquer de la planète Mars et suscite des débats sans fin...
Mon frère vit en théorie...
Jamais en pratique...

La vie lui a cassé ses idéaux il y a bien longtemps... quand il a arrêté le massacre parental...
Pour moi, ce fut l'inverse...
C'est à partir de ce moment-là où j'ai commencé à avoir une vie...
Je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas sortis égaux de tout ça... toujours pas...

7 commentaires:

Jenfi a dit…

Mais qu'on l'aime ton frangin... même s'il a, parfois, des discours qui nous semblent extra... terrestres...
Mais quand on sait ce qu'il a vu à la télé étant jeune, tout s'explique... Commandant Koening, sortez de ce corps!

maellenne a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
alcolo a dit…

Bonsoir Véro, ton matin c'est selon! Je sais pas trop quoi en dire, enfin, pas ici. Chez-nous le père a donné 3 personnages... Le plus vieux est resté con, celui du milieu nous a fait une photo comme la vôtre, mais de sa propre main, jusqu'à mourir, puis le petit dernier est devenu un ivrogne... le reste sera dans ton courriel, quand j'aurai moins le coeur à la flotte!

Tangerine a dit…

J'ai un frère comme lui. Un ado de 46 ans. Nous avons été élevé dans la même maison et quand je l'entend raconter notre enfance je ne m'y retrouve pas. On dirait un extra-terrestre comme tu dis!

La Véro a dit…

Alcolo ; c'est vrai que je ne suis pas très constante dans mes billets, ça varie vraiment beaucoup!!!!

Tangerine : Ouf, il existe d'autres extra-terrestres de plus de quarante ans alors!!!!!
Comme toi, j'ai eu la même éducation que mon frère et ça n'a pas eu le même effet...

fanette a dit…

Quelle note. Je ne sais pas quoi dire.

La Véro a dit…

@Fanette : Ta présence, c'est déjà beaucoup pour moi...
Et puis tu sais, même tes quelques mots en disent long...
merci.